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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 10:15

Carlo Gozzi est sans doute le dernier grand défenseur de la cause de la Commedia d'ell arte avant son "extinction". Cet homme de théâtre avait écrit nombre de pièces de théâtre comportant des espaces destinés à l'improvisation des comédiens. Il est également un écrivain génial, son chef d'oeuvre "Mémoires inutiles" est à la hauteur au XVIIIème des confessions de Rousseau...

Son ennemi juré s'appelait Goldoni. Il lui trouvait un talent certain, mais très mal employé. Surtout il détestait la propension de Goldoni à vouloir moraliser le théâtre et à y éradiquer le moindre souffle de spontanéité, à chercher à imiter Molière sans en avoir la flamme.

"Monsieur Goldoni abandonna et persécuta ce genre pour une raison pratique. Les canevas à l'impromptu ne lui rapportaient que trois sequins chacun. Les comédies entièrement écrites pour les acteurs dits cultivés lui rapportaient trente sequins. Ce courageux ennemi de la commedia d'ell arte italienne n'a fait que porter préjudice à ce métier, harceler nos comédiens pour qu'ils ne s'exercent plus au jeu à l'impromptu, vicier le public et le rendre désireux de ce qui est impossible."

 

Dans ce livre, récemment traduit de l'Italien, Carlo Gozzi nous donne une bonne idée des difficultés de la comédie italienne juste avant sa disparition. Il y décrit bien ce concept d'improvisation basé sur des canevas et des personnages prédéfinis et dont les dialogues sont entièrement improvisés.

"J'espère que l'on me concédera que la comédie à l'impromptu réside dans les dialogues improvisés qui la composent et non dans une intrigue improvisée... Celui qui verrait le canevas qui sert de trame aux talentueux comédiens chaque soir, affiché sous un lumignon pour guider aisément toute la troupe, n'hésiterait pas à dire que la comédie est à l'impromptu, et il s'étonnerait que, à partir des quelques indications contenues dans une feuille de papier, dix ou douze personnes s'exposent courageusement devant un public pour monter un spectacle constitué de dialogues durant trois heures, amusant les spectateurs sans faiblir et conduisant l'intrigue proposée à son dénouement."

 

On y apprend que les acteurs Italiens sont à l'époque fascinés par tout ce qui vient de France, alors qu'à Paris, il y a peu de temps encore, la comédie Italienne y était extrêmement populaire. Les troupes délaissent ce qui a fait leur force pour peu à peu se tourner vers l'écriture, loin, selon leurs arguments, de la vulgarité des comédiens Italiens. Dans cette perspective Gozzi s'attache à démontrer que les pièces écrites sont encore moins morales que les pièces à l'impromptu en prenant pour exemple une pièce en vogue.

"Une poignée de rapaces, ou d'illuminés, enragent de voir la faveur dont jouit auprès du public l'ancienne commedia dell arte, et l'accusent, avec la voix ridicule de l'envie, de corrompre les "jeunes filles", « les"femmes" et les "serviteurs", quand cette dernière au contraire n'est faite que de spectacles d'un merveilleux rudimentaire et populaire, guidés par le châtiment du vice et l'exaltation de la vertu, où de franches, vives et plaisantes parodies de mœurs, divertissements innocents, "licites'", "codifiés", "réalistes"-  sont l'apanage et l'honneur de notre patrie. Je ne défendrai jamais les trivialités qui peuvent échapper malencontreusement à un comédien dans la chaleur de l'improvisation, et il est bon que l'on surveille ces écarts d'un œil attentif et circonspect, qu'on les corrige et qu'on les punisse ; mais est-il possible de considérer comme une menace à la morale un divertissement amusant et fantasque, concret et extravagant, auquel on accourt, pour reprendre les termes de ses amorphes détracteurs «seulement pour le plaisir des yeux et des oreilles» et non pour celui de «l'esprit» et du «coeur» ? 

Cette façon de faire pour les acteurs italiens ne se fait pas sans mal, car l'apprentissage par coeur d'une pièce de théâtre requiert un travail particulier que les acteurs ne savent pas toujours accomplir.

"Les œuvres théâtrales écrites doivent passer de l'esprit au cœur pour être bien jouées. Si elles n'ont pas fait le premier chemin vers l'esprit, elles ne peuvent pas faire le second vers le cœur et s'avèrent être sur scène une production pauvre, froide et poussive de cerveaux embrouillés et pressés d'en finir."


Gozzi s'insurge contre ces mauvais dramaturges qui écrivent des pièces sans âme, en espérant imiter le modèle français, alors qu'une pièce improvisée a de quoi ravir le public sans prétention. Il y développe ainsi une vision d'un théâtre modeste.

"L'art dramatique" doit-il, comme nos imposteurs le réclament, être plus qu'un "honnête divertissement", et "servir" à l'édification des peuples ? Soit, mais n'oublions pas que le théâtre est une école universelle. Je ne défends pas la barbarie, mais je rejette la fausse sublimité de cette science qui, depuis l'autre côté des Alpes, veut se faire adopter chez nous."

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  • : Christophe Tournier, auteur du manuel d'improvisation théâtrale, vous fait partager ses explorations dans le monde merveilleux de l'improvisation théâtrale.
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