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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 20:10

Un lecteur m'a posé la question suivante : Lorsqu'un acteur rentre en scène, comment peut-il faire pour être concentré sur ce qui se passe, sans anticiper, sans a priori, sans se laisser envahir par des pensées (négatives), et en vivant simplement au présent ? Dans le titre, je parle de confiance en soi, car il semble que c'est cette sensation qui permet tout et qui permet à son script intérieur de s'exprimer et de prendre des risques. Avez-vous des astuces pour avoir cette confiance ?
  Je vais tenter modestement d'y répondre en me concentrant d'abord sur la préparation au jeu. Pour ce qui concerne la concentration lorsque l'on est déjà sur scène, elle est un thème central de 300 exercices - exemple le chapitre : L'acteur, le personnage et l'esprit logique- je ne manquerais pas d'en reparler sur ce blog.

Le joueur avant d'entrer en scène, sans se précipiter respire tranquillement et fait une discrète pause dans la position neutre, histoire de s'éprouver et de mesurer l'atmosphère du lieu. Il se parcoure rapidement avec la lampe de poche de sa respiration, des pieds à la tête. Je l'appelle le "scan". Ce qui peut se résumer par cette formule évocatrice : Il accroche le sourire intérieur.**

Cette technique est doublement efficace si elle est complétée par une technique de méditation au quotidien. La méditation n'est pas un machin ésotérique destinée à quelques initiés. Elle est aisément praticable et réalisée, avec une légèreté qui n'a rien é voir avec la pratique des grands spiritualistes ou des religieux. elle donne déjà des résultats. La méditation est la toilette de l'esprit comme prendre une douche est la toilette du corps. Elle consiste à observer ses propres pensées sans s'y arrêter, sans les prendre pour argent comptant. Elle est le meilleur moyen de ne pas être dominé par le réflexion machinale qui a tôt fait de prendre l'esprit en otage. Elle fonctionne sans doute pour la raison suivante : le cerveau a besoin de plages de repos et de déconnection. Il déteste la saturation prolongée, la stimulation à répétition. Il aime la quiétude et l'aube des grands lacs, afin de mieux appréhender la tempête qui va se lever dans la journée. Les inspirations comme des bulles d'oxygène se font ainsi visibles à la surface de l'eau. La méditation procure donc un léger recul au présent, elle engendre une subtile distance avec ses impulsions ce qui confère en quelque sorte une légère avance sur toutes choses, sans empiéter sur le futur. Elle augmente l'attention.

Dans ce conseil aux improvisateurs How to meditate away the stagefright, il est proposé pour conjurer la peur de monter sur scène, de compter sa respiration. C'est la méthode la plus classique de méditation, elle a traversé les âges. J'en proposerais une seconde, celle de Jean-Jacques Rousseau qu'il décrit dans ce chef d'oeuvre de la littérature française (ou sommet de la littérature genevoise suivant le point de vue où l'on se place) : Les rêveries du promeneur solitaire.

Cette méthode consiste à se plonger le plus profondément possible dans l'écoute de son environnement et de la nature. "Se suffir à soi-même comme dieu"... Restez immobile. Comme un ruban de Moëbius, l'état de méditation entraîne l'immobilté et l'immobilité facilite l'état de méditation. 

Afin d'illustrer l'état de méditation, prière muette, lisons ce texte de Rousseau. Celui-ci a médité toute sa vie en marchant, avec l'intensité d'un moine tibétain. Il était profondément chrétien et ses écrits ont notamment contribué à dépouiller la religion de ses oripeaux dogmatiques, à rapprocher la foi de l'homme au quotidien, à laïciser en quelque sorte quelques-unes de ses pratiques. Ce texte s'inscrit dans cette perspective.

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Mais s’il est un état où l’ame trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entiere & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé, ni d’enjamber sur l’avenir; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entiere; tant que cet état dure, celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie; mais d’un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l’ame aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’Isle de St. Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle riviere ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence; tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement & de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chere, & douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles & terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire & en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état, & ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants, n’en conservent qu’une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme.

5ième promenade. Les rêveries du promeneur solitaire

  ** La belle formule "Accrocher le sourire intérieur" qui m'a été soufflée par mon ami Nardo semble provenir du monde du tao. et du clown.

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Published by improse - dans Scène - Théâtre
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